mardi 6 avril 2021

 Gaëtan Hugues Marie Dupuy-Fromy

( Saint-Brieuc, 1865 - Auteuil, 1930 )



Collection Albin Girardin [1]

Le 7 juin 1928, le Dr Dupuy-Fromy quittait pour la dernière fois l'archipel de Saint-Pierre et Miquelon à bord du Farnorth, en partance pour Boston. Il y était arrivé pour la première fois le 1er mai 1890, sur le steamer Saint-Pierre,  en qualité de médecin auxiliaire de 2ème classe. Trente-huit ans séparent ces deux dates, trente-huit ans durant lesquels il effectua plusieurs longs séjours à Saint-Pierre.


Un Briochin


Gaëtan Hugues Marie Dupuy-Fromy est né à Saint-Brieuc le 17 juillet 1865. Son père, Joseph Marie René, avait alors 41 ans. Originaire de Saint-Malo, ce dernier y avait épousé, le 15 avril  1852, Marie Adèle Cunat, également née dans la cité corsaire le 26 août 1834. A la naissance de Gaëtan, son père exerçait la profession de banquier.  La famille occupait une maison rue Derrière Madeleine - l'actuelle rue Saint-Vincent de Paul, dans le quartier Saint-Michel. Deux garçons étaient déjà nés: René Charles, en 1856, et Robert Eugène en 1862. René Charles, associé à Georges Chauveau et Paul Thèves, sera à l'origine, en 1907, de la création de la biscuiterie Société G. Chevreau et Cie, la célèbre Alsacienne, entreprise qu'il quittera en 1919. Son frère Robert Eugène fit une belle carrière dans la Marine nationale. [2]






Le quartier Saint-Michel, à  Saint-Brieuc, où habitait la famille Dupuy-Fromy

Source : P. Charruaud, J.-Y. Le Pommelet, Les rues de Saint-Brieuc,  Images d'hier et d'aujourd'hui,

 Les Presse bretonnes, Saint-Brieuc, 1987


Il semble qu'après la naissance de Gaëtan, la famille ait quitté Saint-Brieuc, puisque leur présence n'est plus attestée par les registres de recensement au-delà de 1861. M. Dupuy-Fromy devait connaître, au cours de cette décennie, des revers de fortune avec la banqueroute du Comptoir d'escompte, la caisse d'escompte de Saint-Brieuc, pour laquelle il fut condamné le 12 juillet 1867. Son épouse décédera en exil à Toulouse en 1895.

Gaétan, après ses études de médecine à l'Ecole de médecine navale de Rochefort, est entré en service le 7 novembre 1889. Sa thèse, soutenue en 1890 à la Faculté de médecine de Bordeaux, s'intitulait  De la traction  cervicale graduée substituée à la suspension dans le traitement de l'ataxie locomotive.



L'arrivée à Saint-Pierre

A son arrivée à Saint-Pierre, à l'âge de 25 ans, le jeune médecin auxiliaire de 2ème classe  prend la direction du Service de santé pour une première période de trois ans (1890-1893) .

En 1905, lorsque l'Administration locale renonça au personnel militaire et que l'hôpital devint « hôpital civil ressortissant au service local » [3], elle dut s'assurer, jusqu'en 1911, le concours de médecins - et de pharmaciens - civils. C'est ainsi que le docteur Dupuy-Fromy, qui, entre-temps, avait démissionné de la Marine [4], servit en tant que médecin contractuel du service local. Il exercera dès lors, exception faite de la période de la Première Guerre mondiale, les fonctions de Chef du Service de Santé jusqu'à son départ définitif de l'Archipel.

Les deux médecins en poste à Saint-Pierre, pour une population de l'ordre de 6 000 habitants, ne devaient pas ménager leur peine et être très polyvalents. C'est ainsi que le Dr Dupuy-Fromy remplaça à plusieurs reprises les pharmaciens de l'hôpital. Il dut même assurer un temps la gérance de la pharmacie de Louis Minier au décès de celui-ci, le 10 avril 1912, pour le compte de ses héritiers. Contraint de quitter l'archipel temporairement, c'est le Dr Louis Thomas qui prit la suite. [5] Les médecins exerçant à l'hôpital visitaient aussi les malades à domicile et procédaient aux accouchements.




La pharmacie Minier, rue Nielly (Albert Briand) - Collection Dr Dhoste



Je t'aime moi non plus


L'année précédente, le 9 février 1904, il avait épousé  Louise Marie Joseph Humbert, née dans l'archipel le 9 mars 1875. Louise était la fille d'un négociant de Métropole, Joseph Humbert, et de Marie Dominique Ursule Saint-Paul. Leur mariage ne fut sans doute pas un long fleuve tranquille, [6] car après avoir divorcé le 5 novembre 1915, ils se remarieront à la Mairie du sixième arrondissement de Paris le 17 octobre 1922. L'un des  témoins de leur second mariage  n'était autre que  le Dr Louis Thomas, bien connu dans l'archipel pour y avoir aussi exercé comme médecin, mais aussi pour les nombreux clichés qu'il a laissés de son séjour dans les îles. Leur amitié se sera construite au cours des nombreuses années de leur séjour à Saint-Pierre où ils s'épauleront l'un l'autre. Les époux résidaient alors au 127 du boulevard Raspail. Le Dr Thomas exerçait quant à lui au 105 de la rue de Vaugirard. [7]

On retiendra aussi des premières années du séjour du Dr Dupuy Fromy dans l'Archipel,  son duel au Skating Rink, le 25 septembre 1907, avec le maire de Saint-Pierre de l'époque, Paul Mazier. Le motif en était un article intitulé Honneur et prestige que ce dernier avait fait paraître  le 31 août dans Le Réveil Saint-Pierrais, et dans lequel il attaquait le Dr Dupuy-Fromy. Lors de ce duel, Paul Mazier fut légèrement blessé et le combat cessa aussitôt. [8]




L'intérieur du Skating Rink

Cliché Littaye ou Bannerman (Collection Andrieux)



La Grande Guerre

Durant la Première Guerre mondiale, le Dr Dupuy-Fromy est tout d'abord affecté  au Service de santé de Cherbourg, à l'hôpital temporaire de la Bucaille (1914-1915). Il sera ensuite nommé médecin chef de l'hôpital de Sidi-Abdallah avant de revenir à Cherbourg puis de se rendre à Lorient en qualité d'adjoint au médecin-chef au 3ème dépôt des équipages de la flotte (1915-1916).

Fait chevalier de la Légion d'honneur le 26 juillet 1912, il est affecté, en tant que militaire, pour la période 1916-1918, à Saint-Pierre et Miquelon comme Chef du service de santé. Il était également officier d'académie et titulaire de la médaille d'argent des épidémies.

Le 7 juin 1928, le Dr Dupuy-Fromy quittait définitivement l'archipel à bord du vapeur Farnorth à destination de Boston.

Peu de temps auparavant, le 30 mai, le Gouverneur, Adrien Juvanon, lui avait accordé un congé de convalescence de six mois à passer en France, mettant fin ainsi à sa carrière et à son long séjour à Saint-Pierre et Miquelon.

En outre, en reconnaissance des services rendus à l'archipel, une allocation viagère annuelle de 6 000 francs lui était accordée à compter du 1er janvier 1929.

Retiré à Paris, le Dr Dupuy-Fromy fut nommé, le 20 mars 1930, commissaire des Îles Saint-Pierre et Miquelon à l'Exposition coloniale internationale  qui devait se tenir dans la capitale.

Il n'aura pas l'occasion de remplir cette mission, puisqu'il meurt le 2 juin 1930 dans une clinique d'Auteuil à l'âge de 60 ans. Son épouse lui survivra jusqu’en 1960, année où elle décéda, le 22 janvier.

La rubrique nécrologique du numéro 78 du Foyer Paroissial de juin-juillet 1930 apprenait à la population le décès du Dr Dupuy-Fromy en ces termes:


"Un câblogramme expédié de Paris le 2 juin est venu annoncer le décès du Dr Gaëtan Dupuy- Fromy, originaire de Saint-Brieuc, mort à l'âge de 65 ans dans une clinique à Auteuil. Cette nouvelle a causé une surprise pénible dans la population saint-pierraise, où le docteur avait laissé un profond  souvenir par son dévouement désintéressé pour les malades pauvres.

Le Dr Dupuy-Fromy, qui s'était retiré à Paris, avait été nommé récemment (20 mars 1930) commissaire des Iles St-Pierre et Miquelon à la prochaine Exposition coloniale internationale de           Paris."



In memoriam


Par arrêté du 11 mai 1931, la place Clothilde [9], située devant l'hôpital, fut débaptisée et porte désormais le nom de place Dupuy-Fromy.

Le Dr Dupuy-Fromy devait aussi passer à la postérité d'une autre manière, en servant de modèle à Pierre Enim, l'auteur du roman Ceux de l'épave, pour le personnage haut en couleur du Dr Dutrou-Fourmi, alias lord Fourmigton.[10]



La place Dupuy-Fromy ( photos Collection Dr Dhoste )




La place Dupuy-Fromy ( photos Collection Dr Dhoste )

vue depuis l'hôpital




Michel Le Carduner


                                    Avril 2021






Notes


[1] Publication Facebook, Retrouver tous documents sur Saint-Pierre et Miquelon, 14 mars 2019. 

[2] ecole.nav.traditions.free.fr

[3]Arrêté du 7 juillet 1905, J.O. des Îles Saint-Pierre et Miquelon, 1905, p.158.

[4] Congé sans solde et hors cadre le 1er juillet 1893 ( Source: Service des Archives et des Bibliothèques de la Marine)

[5] Joseph Lehuenen, Contribution à l'histoire de la pharmacie aux Îles Saint-Pierre et Miquelon (depuis  1816), Saint-Pierre, 1983, p. 42

[6] Une note en date du 24 mai 1922 adressée au Ministre des Colonies y fait allusion et dit du docteur qu'il est "démoralisé par des chagrins domestiques, dont l'Administration a trop souvent subi le contrecoup..."

[7] Acte de mariage.

[8] «  A la première reprise M. Mazier a été atteint au dessus du sein droit d'une blessure en seton d'environ sept centimètres. Cette blessure mettant M. Mazier en état d'infériorité, d'un commun accord les témoins ont mis fin au combat. » La Vigie, 25 septembre 1907.

[9] nom donné pour commémorer l'escale que la princesse Clothilde fit à Saint-Pierre, en compagnie du prince Jérôme Napoléon, le 19 juillet 1861. (Source: Ephémérides des Iles St-Pierre et Miquelon, E. Sasco, J. Lehuenen, Saint-Pierre, 1970)

[10] De quelques médecins et pharmaciens de la Marine (puis des colonies) qui servirent aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon au cours du XIXe siècle, par Ch. Guyotjeannin, communication présentée lors de la séance du 24 novembre 1984 à la Société française d'histoire de la médecine.


lundi 5 avril 2021

 


Rue René Autin

     (Saint-Pierre, 27 octobre 1921-Saint-Pierre, 11 janvier 1960)

Source : ecole.nav.traditions.free.fr


Le 6 juin 2008, un nouveau commando marine basé à Lorient voyait officiellement le jour. Son nom: commando Kieffer, perpétuant ainsi le souvenir des célèbres 177 commandos marines qui, 64 ans plus tôt, jour pour jour, furent les premiers à prendre pied sur la plage d'Ouistreham, avec à leur tête le capitaine de corvette Philippe Kieffer.

Parmi ces 177 braves, deux Saint-Pierrais qui ont donné leur nom à une rue de Saint-Pierre: René Autin et Georges Messanot.

C'est du premier dont nous allons retracer le parcours dans cet article.


Une enfance saint-pierraise


Alfred René Autin a vu le jour à Saint-Pierre le 27 octobre 1921. Son père, Victor René Alexandre, menuisier, a 21 ans. Sa mère, Marie Emilie Caroline Slaney, est originaire de Terre-Neuve. Le couple habite alors rue Margueritte. Le grand-père paternel, Daniel, est originaire de Miquelon et a épousé lui aussi une Terre-neuvienne, Brigitte Stacey, native de Lameline.


Philippe Kieffer et son commando


Né à Port-au-Prince, Haïti, en 1899 dans une famille d'origine alsacienne, Philippe Kieffer effectue ses années de lycée à Jersey. Il poursuit ses études aux Etats-Unis et sort diplômé d'une école de commerce de Chicago. Il va ensuite travailler dans la banque, d'abord à Haïti, où il se marie et a ses deux premiers enfants, puis aux Etats-Unis et au Canada.

Dès la déclaration de guerre - il est alors à New York – il s'engage dans la marine puis rejoint les Forces Navales françaises libres  le 1er juillet 1940 à Londres.

S'inspirant des méthodes des commandos britanniques qui se sont illustrés lors du raid sur les îles Lofoten le 4 mars 1941, il crée un premier commando d'une vingtaine d'hommes sous le commandement des FNFL depuis juillet 1940.

A compter du 2 avril 1942, sur fond de conflit entre de Gaulle et Muselier, ce dernier donnant sa démission du commandement des FNFL le 4 mars 1942, la compagnie Kieffer est affectée à un commando marine britannique placé sous autorité britannique.  

Afin d'obtenir le fameux béret vert, les hommes vont devoir subir un entraînement rigoureux, d'abord à Skegness, pour tester leurs aptitudes, puis, si le test est concluant, au coeur des Highlands au centre d'entraînement d'Achnacarry, à l'écart de toute civilisation; la gare la plus proche est située à près de 25 km, distance que les aspirants commandos doivent parcourir à pied en moins de trois heures en guise d'entrée en matière.

Si les officiers sont logés dans le château mis à leur disposition par le maître des lieux, Sir Donald Walter Cameron, les soldats, eux, logent dans des baraques préfabriquées de type Nissen. Ce sont quatre à cinq semaines de formation intensive , école de souffrance et de volonté, où se succèdent sans interruption marches forcées, gymnastique, combat au corps à corps, pratique et théorie des armes, cartographie et orientation, franchissement de rivières, etc. La formation est assurée en anglais et les noms de famille ont disparu au profit d'un matricule.

        René Autin est affecté aux commandos depuis le 7 mai 1942.



René Autin, debout, deuxième à partir de la gauche, au centre d'entraînement de Skegness.
 Au second rang également, 5e à partir de la gauche, Edouard Jaccachury.
Source : https:/commando-kieffer.fandom.com/fr/wiki/Ren%C3%A9_Autin

 Le 20 mai 1942, l'amiral Auboyneau, qui a remplacé l'amiral Muselier à la tête des FNFL, rend visite au commandant Kieffer et à ses hommes au centre d'entraînement d'Achnacarry.

Source : le blog de unionjacktrooper 

http://fe6bdb792f003489eae726e14af65dd2.over-blog.com/article-le-commando-kieffer-a-l-entrainement-en-ecosse106754330.html 


D Day et campagne de Normandie

Le bataillon français N°4 commando est placé sous le commandement du général de brigade Lord Lovat, à la tête de la 1st Special Service Brigade.

A l'aube du 6 juin 1944, les berges se dirigent vers la plage de Colleville sur Orne (secteur Sword). Les Anglais auront l'élégance de laisser aux commandos Kieffer, embarqués à bord es barges de débarquement 523 et 527, l'honneur d'être les premiers à poser le pied sur le sol français.

En fin de matinée, Ouistreham est libérée mais au prix de 7 morts et soixante blessés, soit près de 40 % de l'effectif. Le bataillon poursuit sa route: Saint-Aubin d'Arquenay, le pont de Bénouville (le fameux Pegasus Bridge) où s'effectue la jonction avec la sixième division aéroportée anglaise et Ecarde, sur la route de Cabourg.


Le N°4 commando débarque à Colleville sur Orne

Source : Histoire du Jour J http://stephane.delogu.pagesperso-orange.fr/sommairedday.html 



La difficile progression dans Ouistreham en fin de matinée du 6 juin
Source : http://stephane.delogu.pagesperso-orange.fr/sommairedday.html 


Au soir du 6 juin, le commando Kieffer a atteint Amfreville. Le bilan est lourd: 10 fusiliers  sont morts, 32 ont été blessés et sont évacués le jour même. Kieffer, lui aussi blessé, sera évacué deux jours plus tard avec deux autres commandos. Le commandement est confié à l'officier des équipages Alexandre Lofi, jusqu'au retour du commandant Kieffer le 13 juillet.

Les bataillons vont combattre ainsi jusqu'au 27 août. Ne devant être engagés initialement que trois ou quatre jours, ils vont être déployés pendant 78 jours sans interruption. Durant ce laps de temps, seuls 24 d'entre eux échapperont aux blessures ou à la mort. 


Les opérations aux Pays-Bas


Le 1er novembre 1944, après une période de repos en Grande-Bretagne et la reconstitution des effectifs, le N° 4 Commando, qui a rejoint la 4e Brigade spéciale du général Leicester,  débarque sur l'île de Walcheren aux Pays-Bas. Le 8, le No 4 Commando reçoit la reddition de 2 400 soldats allemands. 

Le quartier-maître René Autin a été admis au repos à la maison, de Beaconsfield après avoir participé à la campagne de Normandie pendant 91 jours consécutifs, ce qui lui vaudra une citation à l'ordre de la division (2 juillet 1945). Il réintègre son unité en janvier 1945. Le 26 mai, il défilera à Paris aux côtés de Georges Messanot, mais aussi de Henri Dorfsman, qui travailla dans l'archipel pour les Batignoles et dont le fils Nicolas a fait une partie de ses études au lycée de Saint-Pierre dans les années 80.

Réné Autin est officiellement démobilisé le 17 mars 1946, soit plus de quatre ans après son engagement le 20 janvier 1942.


Les décorations

Réné Autin est décoré de deux croix de guerre avec étoile d'argent (20 octobre 1944 et 2 juillet 1948), de la médaille de la Résistance française (29 janvier 1948) et de la Médaille militaire (31 décembre 1948).


Le retour au pays

                De retour dans l'archipel, René Autin va épouser, le 6 février 1948, Emilie Fouchard, elle aussi née dans l'archipel en 1925, fille de Pierre Fouchard, marin pêcheur, et de Emma Letellier.


René Autin et Emilie Fouchard 
 (collection privée)


De cette union naîtront deux filles, Josiane Blanche en 1948, Soeur Agnès en religion, et Marie-France, en 1951, épouse de Raymond Couépel et déléguée générale du Souvenir français.

D'abord agent de ville municipal, collègue d'André Gilbert, il sera ensuite affecté au Service économique administratif, le Ravitaillement, qui assurait la distribution des coupons.

De la guerre, René Autin ne parlait guère à la maison, n'aimait pas porter ses décorations, même s'il était actif au sein de l'Association des anciens combattants.

Il s'éteindra prématurément à l'âge de 38 ans le 11 janvier 1960, sa santé ayant été altérée par son engagement dans la guerre, laissant ses deux filles orphelines à 11 et 8 ans.

Dès 1964, le conseil municipal présidé par Joseph Lehuenen émettait le voeu que la rue Borius, dans laquelle la famille avait emménagé en 1954, porte dorénavant le nom de rue René Autin. Ce qui fut chose faite par arrêté du 23 septembre de la même année.



La rue René Autin
Cliché de l'auteur ( 16 janvier 2020)



                                                                                                                    Michel Le Carduner

                                                                                                                            avril 2021

                            

samedi 3 avril 2021

Pierre Perrin

(Saint-Pierre, 8 février 1921 - En mer, 8 février 1942) 



Collection Jeannine Perrin-Légasse


                Le nom de rue Pierre Perrin, attaché à une rue du lotissement Briand (1) rappelle à la fois le destin tragique d'un jeune Saint-Pierrais durant la Seconde Guerre mondiale et l'épopée de la marine de la France Libre au sein de laquelle ont combattu et ont perdu la vie de nombreux Saint-Pierrais.



La rue Pierre Perrin

Cliché de l'auteur (9 avril 2021)


Pierre Marie Gaston est né à Saint-Pierre le 8 février 1921. Ses parents, Louis Francis Marie Perrin et Anne Marie Célestine Allanou sont originaires tous les deux des Côtes d'Armor. Son père est né à Pommerit le Vicomte le 19 avril 1876. Il décédera à Saint-Pierre le 2 février 1926, alors que Pierre n'a pas encore atteint cinq ans. Sa mère est née à Kerfot le 22 juin 1884. Elle s'éteindra à Saint-Pierre le 3 avril 1948. Louis Francis et Anne Marie se sont mariés dans l'île le 21 octobre 1909.

Louis Francis a participé à la Première Guerre mondiale et quitté l'archipel avec le contingent saint-pierrais sur le transatlantique Chicago. Au printemps 1917, il bénéficia d'une permission de 25 jours, comme 48 de ses compatriotes, et rejoignit l'archipel, depuis Saint-Malo à bord de la Servannaise.



Collection Jeannine Perrin-Légasse


Les premiers "évadés"

Pierre Perrin est un des tout premiers "évadés". Comme une quarantaine d'autres jeunes compatriotes, répondant à l'appel à résister du général de Gaulle et en réaction à la signature de l'armistice le 22 juin 1940, il a quitté clandestinement l'archipel dès 1940 pour rejoindre Terre-Neuve puis l'Angleterre. A l'issue du référendum sur le ralliement à la France Libre le 25 décembre 1941, une autre vague de départs pour combattre en Europe aura lieu. Dix d'entre eux embarquèrent aussitôt sur l'Alysse, en  remplacement des marins restant à Saint-Pierre pour organiser une base navale.

 

Escale de l'Alysse à Saint-Jean de Terre-Neuve, juin 1941

 Les derniers évadés saint-pierrais en route pour l'Angleterre

Coll. Eugène Théault, site de SPM Première


Les FNFL s'organisent

                De l'autre côté de l'Atlantique, le 29 juin 1940, l'amiral Muselier a rejoint Londres en hydravion depuis Gibraltar où il vient de créer un embryon de commandement et a nommé à sa tête le commandant d'aviation Pijeaud. Le lendemain, il rencontre le général de Gaulle qui lui confie, dès le 1er juillet 1940, le "commandement des forces maritimes françaises restées libres, quelles qu'elles soient, et quel que soit l'endroit où elles se trouvent."L'amiral Muselier adopte aussitôt la croix de Lorraine comme signe distinctif, en hommage à son père, qui était lorrain.

             Le premier défi de l'amiral Muselier fut celui de la formation, dans les multiples spécialités que compte la marine de guerre (artillerie, torpilles, radio, timonerie, détection sous-marine, etc.) de tous les engagés volontaires, pour la plupart novices et inexpérimentés. Ceux-ci suivaient d'abord une instruction avant d'être envoyés dans des écoles de spécialité britanniques. Quand aux officiers, l'amiral Muselier mit en place une véritable École navale d'où sortirent chaque année 75 midships. (2)

                    C'est à Plymouth que Pierre Perrin suivra le cours d'asdic. (3)

     La formation de base des équipages des corvettes s'effectuait à Tobermary, un petit port situé à l'extrémité nord de l'île de Mull, dans l'archipel des Hébrides. Ce sont trois semaines d'un entraînement intensif à la mer, au mouillage ou à terre sous la direction de l'intraitable commodore Gilbert Stephenson. 

L'entraînement des équipages achevé, les corvettes sont dirigées sur Greenock, la grande base navale britannique à l'entrée de la Clyde, à une vingtaine de kilomètres de Glasgow. Ce sera la base principale des escorteurs  FNFL durant toute la durée de la guerre.

L'énergie déployée par l'amiral Muselier et son efficacité lui gagnèrent la confiance et l'admiration de l'Amirauté britannique, qui confièrent aux Forces Navales Française Libres six corvettes neuves, au printemps 1941, affectées à la protection des convois dans l'Atlantique nord. Dès 1939 en effet, un convoi hebdomadaire traversait l'Atlantique dans chaque sens pour relier les ports de Halifax ou de New York et l'Angleterre. Si les pertes furent considérables, tant humaines que matérielles, la bataille de l'Atlantique fut capitale pour soutenir la lutte en Europe. Ainsi, à la mi-mars 1941, deux sous-marins allemands coulèrent en deux jours seize bateaux partis de Halifax au large de Saint-Jean de Terre-Neuve. En mai comme en juin de cette année, 300 000 tonnes furent envoyées par le fond. (4) De ce fait, trois bases d'escorteurs furent créées, dont une dans la capitale terre-neuvienne où furent affectées l'Alysse, le Mimosa et l'Aconit.

Les FNFL à Saint-Pierre

            C'est le 23 novembre que sous le prétexte d'une mission d'inspection des corvettes des FNFL, l'amiral Muselier quittait Londres en compagnie de son aide de camp Alain Savary et de son premier sous-chef d'état-major, le capitaine de frégate Louis  de Villefosse.Ils appareillaient le lendemain de Greenock sur la Lobélia, puis passaient sur le Mimosa à Hvalfjord en Islande. Le 8 décembre, les deux corvettes se retrouvaient l'Alysse dans le port de Saint-Jean de Terre-Neuve. A ces retrouvailles s'ajoutait, cette fois dans le port de Halifax, le croiseur sous-marin Surcouf. Le 15, l'amiral Muselier se rendait à Ottawa pour exposer aux Canadiens l'urgence d'agir, face à la menace toujours plus grande de la présence des sous-marins allemands au large de l'Archipel et également de convaincre les Américains. En vain.

            De retour à Halifax, les bâtiments français prennent la mer le 23 décembre en simulant jusqu'au bout des maneouvres. Mais c'est en rade de Saint-Pierre que la flottille se retrouva à l'aube du 24 décembre. Le jour même, l'Alysse, commandée par le lieutenant de vaisseau pépin-Lehalleur, était dépêchée à Miquelon pour le ralliement de l'île soeur à la France Libre. (5)


L'Alysse en rade de Miquelon (6)


Dès le 26 décembre, l'Alysse, sur laquelle avait embarqué sept engagés volontaires en remplacement des hommes d'équipage restés à Saint-Pierre pour en organiser la défense, reprenait la mer.

Un mois plus tard, le 26 janvier 1942, l'Alysse quittait  (Écosse) pour Londonderry (Irlande du Nord). Deux jours plus tard, elle appareillait pour escorter, de concert avec cinq autres corvettes, canadiennes et anglaises, le convoi ONS 60 (7) à destination de Halifax. Le 8 février, à moins de 400 milles nautiques de la côte est de Terre-Neuve, son avant est frappé par une torpille. On dénombrera trente-six victimes, dont trente-cinq quartiers-maîtres et matelots ainsi que l'officier de liaison. Sur ce nombre, cinq Saint-Pierrais: Pierre Perrin, Joseph Vigneau, Jean Boudreau, Pierre Walsh et René Lemaine. Le commandant Pépin-Lehalleur a l'épaule fracturée. La corvette Moose Jaw recueillit 21 rescapés et l'Hepatica treize autres. Les tentatives répétées de remorquage se soldèrent par la perte du bâtiment qui sombra deux jours plus tard.


L'Alysse touchée (8)



La une de La Liberté, 17 février 1942 (9)

Le 21 février, les trente-quatre survivants de l'Alysse rejoignaient Saint-Pierre sur le Mimosa, exception faite de son commandant, toujours hospitalisé à Saint-Jean de Terre-Neuve. Deux étaient Saint-Pierrais: Eugène Lepape et Jean Poirier.

Le lendemain 22, une cérémonie avait lieu au monument aux morts, lors de laquelle le capitaine de frégate Louis de Villefosse, le commandant militaire de Saint-Pierre, remettait  la Croix de guerre aux mères et à une veuve des disparus.

Dès le 2 mars 1942, l'Administrateur du Territoire, Alain Savary, prenait un arrêté donnant au quai de l'ancienne Douane, le nom de Quai de l'Alysse.

            Il faudra ensuite attendre 1996 pour que le nom de Pierre Perrin soit donné à une rue du lotissement Briand. Le souvenir de l'Alysse a aussi été rappelé en 2003 avec l'attribution du nom de son commandant, Jacques Pépin-Lehalleur, décédé en 2000, à une rue du lotissement du Cap noir. Un timbre lui avait été consacré en 2001.




24 février 1941

De dos, le capitaine de corvette de Villefosse

De  gauche à droite: Mmes Boudreau, Perrin, Walsh,

Vigneau et Lemaine (10)



                                                                       Michel Le Carduner

                                                                                              mars 2021


Notes

(1) Arrêté n° 119 du 21 août 1996: " La rue prenant naissance rue Georges Messanot et aboutissant à la parcelle 182 section A1 du lotissement Briand portera le nom de Rue Pierre Perrin."

(2) Louis de Villefosse, Les îles de la liberté, Paris, Éditions Albin Michel, 1972, pp. 66-67.

(3) L'asdic (acronyme pour Allied Submarine Detection Investigation Committee), est un système mis au point par les spécialistes britanniques pour détecter les sous-marins en plongée. 

(4)  Louis de Villefosse, op. cit., pp. 111-112.

(5) ibidem, pp.111-142.

(6) Source: Facebook, Retrouver tous documents sur Saint-Pierre et Miquelon, Publication Catherine Pen, 12 avril 2015. 

(7) code des convois lents traversant l'Atlantique dans le sens Europe-Amérique.

(8) Source: Facebook, Retrouver tous documents sur Saint-Pierre et Miquelon, Publication Sylvain Blais, 8 février 2019.

(9) Archives de Saint-Pierre et Miquelon

(10) Source: Facebook, Retrouver tous documents sur Saint-Pierre et Miquelon, Publication André Lafargue, 27 décembre 2015.

vendredi 2 avril 2021

François-Eugène Bergé

(Toulouse, 5 mai 1869 - Lorgues, 3 octobre 1948) 


Frère Eugène Bergé (1)

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


Quand, en 1996, la municipalité de Saint-Pierre donnait le nom de Frère Berger à une rue du lotissement Briand, (2) elle honorait l'engagement d'un prêtre, et de son ordre, les Assomptionnistes, au service des pêcheurs de la grande pêche. Au-delà de sa personne, c'est aussi l'histoire de la Maison de famille de Saint-Pierre, qu'il contribua à fonder et animer, qui sera rappelée dans cette chronique, ainsi que celle de la Société des Oeuvres de Mer.


La rue du Frère Berger 
Cliché de l’auteur ( 9 avril 2021)


François-Eugène Bergé est né le 5 mai 1869 à Toulouse. Il y fait ses études au collège Saint-Joseph, un établissement catholique d'enseignement fondé en 1840 par les Frères des Écoles Chrétiennes. C'est au noviciat assomptionniste de Livry (Livry-Gargan, Seine-Saint-Denis) qu'il prend l'habit le 23 mars 1894.

En décembre de la même année, le Supérieur général des Augustins de l'Assomption, le Père Picard, réunissait à Paris des armateurs, des syndicalistes, des journalistes et des officiers de marine. Il s'agissait de venir en aide aux 15 000 marins français qui allaient, six mois chaque année, pratiquer le "grand métier" en Islande ou sur les bancs de Terre-Neuve, dans des conditions de travail et sanitaires déplorables.  La Société des Oeuvres de Mer allait naître de leur réflexion, avec pour mission de "porter secours matériels, médicaux, moraux, religieux, aux marins de la grande pêche".

L'année suivante, le père Bergé, qui a été envoyé à Bordeaux, plaque tournante de l'économie mondiale de la morue, est rapidement affecté aux Oeuvres de Mer. C'est ainsi qu'en 1896, il découvre, en compagnie du Père Yves Hamon, le célèbre Recteur d'Islande, dont c'est la seconde campagne de Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon, où ils vont ouvrir une Maison de famille et un dispensaire, sur le modèle des Sailors' houses, récemment créées par les protestants britanniques. Le succès fut immédiat. Les marins venaient se faire soigner, trouver du réconfort, mais aussi une aide pour écrire leur correspondance. 

         L'ouverture de la Maison de famille à Saint-Pierre constitua le premier acte concret de la Société des Oeuvres de Mer. Hébergée dans le Pensionnat ouvert en 1859 et alors inoccupé, ses salles durent être agrandies dès l'année suivante, pour faire face à l'affluence. Ainsi, en 1897, durant la période d'ouverture, soit du 4 avril au 20 octobre, la Maison de famille a accueilli un total de 39 500 visiteurs, soit près de 200 par jour. (3)


 L'équipage du Saint-Pierre II en 1897 

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


Une nouvelle étape fut franchie en 1896 avec l'armement d'un premier navire-hôpital, le Saint-Pierre I, une goélette de pêche transformée pour les besoins de sa nouvelle mission : en lieu et place de la cale à poisson, une salle d'hôpital, où était installé un autel pour les messes quotidiennes, une infirmerie, le carré de l'état-major, les chambres du docteur et de l'aumônier. Parti de Saint-Malo le 20 avril 1896, il devait malheureusement faire naufrage au Cap Sainte-Mary, sur la côte sud de Terre-Neuve, le 30 mai. L'équipage put toutefois rejoindre le rivage. Dès l'année suivante, le 18 mars 1897,  le Saint-Pierre II sortait du chantier Gautier à Saint-Servan. Il sera, avec le Saint-Paul, construit la même année, le dernier des navires-hôpitaux à voile.  Après plusieurs campagnes, il sera revendu à un armateur de Saint-Pierre en 1905. Cinq autres navires-hôpitaux suivront jusqu'en 1939.

Durant ces toutes premières années d'existence des navires-hôpitaux de la Société des Oeuvres de Mer, c'est près d'un millier de navires qui furent assistés en mer, des centaines de journées d'hospitalisation comptabilisées, des milliers de lettres qui furent distribuées. L'aumônier se faisait tantôt confident, tantôt facteur des bancs.


Frère Eugène Bergé au tri du courrier

devant la Maison des Oeuvres de Mer de Saint-Pierre

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


Le  guichet, délivrance du courrier à la Maison des Oeuvres de Mer

 de Saint-Pierre (vers 1910) (5)

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer

                Le 25 mars 1897, François-Eugène Bergé prononçait ses premiers voeux et devenait le Frère Eugène. Il fera sa profession solennelle six ans plus tard jour pour jour.

Il effectuera ainsi une trentaine de campagnes, prenant la mer chaque année pour se rendre à la Maison de famille de Saint-Pierre sur les mêmes navires qui amenaient les marins armant les goélettes de la colonie et les employés à terre des armateurs. A l'actif du Frère Eugène, pour les 26 premières années, 414 naufragés rescapés, 1582 malades hospitalisés, 23 686 journées de soins, 3333 dons de médicaments, 620 218 lettres reçues ou transmises.

Pendant la Première Guerre mondiale, les navires des Oeuvres de Mer furent réquisitionnés. La Sainte Jehanne, lancée le 2 mars 1914 aux Ateliers et Chantiers de Bretagne à Nantes, eut tout juste le temps d'effectuer une courte campagne avant d'être affectée comme bâtiment amiral des patrouilles de défense du secteur atlantique contre les sous-marins. La Notre-Dame de la mer croisa en Méditerranée orientale au sein de la flotte opérationnelle. Les Oeuvres de Mer devront s'en séparer à l'issue du conflit, ne conservant que la Sainte Jehanne, qui retrouva, après travaux, sa mission civile lors de la campagne de 1921 sous le nom de Sainte-Jeanne d'Arc. Le Saint-François d'Assise fut lui aussi réquisitionné en 1914.

Pour se faire une idée précise de la philosophie et de l'apport de la Maison de famille de Saint-Pierre, nous reprenons ci-dessous des extraits du rapport du Frère Eugène, qui en était alors le directeur, publiés dans le Bulletin des Oeuvres de mer pour la campagne 1919 :

"Donner un abri préservatif est déjà chose excellente pour ces centaines d'hommes débarqués quotidiennement et errant à l'aventure, loin de leur famille, de leur pays, du clocher natal. Le cabaret, avec son alcool destructeur de la race, ruine des santés, pourvoyeur de mille misères morales et physiques, guette, attend et attire ceux d'entre eux dont la bourse contient quelques sous, et c'est un malheur pour eux. Mais les autres ? Et alors l'abri ouvert, accueillant sans distinction, aimant surtout les plus déshérités, offre gratuitement tout ce qu'il possède : le nécessaire pour faire la correspondance, des saines et intéressantes  lectures, des journaux locaux et variés, des jeux de toutes sortes, une salle de théâtre et cinéma pour les distraire honnêtement et une petite chapelle où, recueillis et empressés, ils viendront aux jours de repos et surtout le dimanche, près du Dieu de leur baptême, pour reprendre le courage nécessaire pour leurs fatigants travaux à venir."

"... Qu'on ne se lasse pas de poursuivre la lutte sans merci contre l'alcoolisme, terrible fléau, dont les vagues mortelles atteignent trop de victimes dans ce milieu marin. Respect au repos du dimanche dans le port si oublié parfois.

"Demandons plus d'hygiène. Que de marins ne se lavent que lorsqu'ils tombent à l'eau, que d'autres éviteraient bien des misères si on leur fournissait le nécessaire : de l'eau, du savon et une brosse. Et avant toute chose et enfin, que tout soit en sa place normale, que Dieu soit honoré, mieux servi, le reste viendra par surcroît." (6)

Dans le même numéro, il est fait état, pour la campagne 1914, de "la création d'un lavoir à eau chaude permettant aux pêcheurs de laver et de faire sécher leur linge à la maison de famille..." (7) Il faudra toutefois attendre 1923, faute de crédits, pour que les marins puissent y prendre des bains chauds et des douches. (8)

Pêcheurs jouant et écrivant à la Maison

 des Oeuvres de Mer de Saint-Pierre et Miquelon

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


Dans le Bulletin des Oeuvres de Mer n° 22, le Frère Eugène Bergé, qui  dirigeait alors la Maison de famille de Saint-Pierre, fournit une description détaillée du vaste bâtiment. Au rez-de-chaussée, la vaste salle des correspondances, où les marins pouvaient retirer leur courrier ; une buvette, où l'on servait du cidre de Normandie et des sirops "inoffensifs, faisant oublier l'affreux alcool qui abêtit et dégrade" ; un bazar à prix modiques en mesure de "gréer, de la tête aux pieds, tout brave marin." A l'étage, on trouve une première pièce dotée d'un billard, d'une bibliothèque et de jeux divers réservée aux patrons et aux capitaines. Vient ensuite l'imprimerie, d'où sort le mensuel Terre-Neuva. (9) Suit un dortoir d'une trentaine de lits pour les marins convalescents ou naufragés. Après quoi on accède à la salle de théâtre, où sont également projetés des films deux fois par semaine et où l'on célèbre la messe.  Dans la cour, qui longeait tout le bâtiment, on pouvait laver son linge à l'eau chaude, jouer au football ou à différent jeux d'extérieur, notamment avec le portique. (10)


Un groupe de marins dans la cour de la Maison 

des Oeuvres de Mer de Saint-Pierre (1912)

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer 


Une séance de projection à la Maison des Oeuvres de Mer

de Saint-Pierre et Miquelon

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer 


La Maison de famille de Saint-Pierre

Rue de Paris aujourd'hui, à l'emplacement de la salle de sport de la Mission catholique

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


Pêcheurs recevant les journaux à la Maison des Oeuvres de Mer

de Saint-Pierre et Miquelon

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


En témoignage de son dévouement, le Frère Eugène fut lauréat du Prix  de  vertu Montyon (11) de l'Académie française en 1921 et, le 17 avril 1922, il fut reçu, à bord du navire-hôpital la Sainte-Jeanne d'Arc, dans l'ordre de la Légion d'honneur, par l'amiral de Gueydon, alors président de la Société des Oeuvres de Mer.


L'amiral Gueydon remet la Légion d'honneur au Frère Eugène 

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


A partir de 1927, le Frère Eugène a alors 58 ans, il doit ménager sa santé. Il est dès lors affecté à sa communauté de Bordeaux, où il continue d'oeuvrer pour les marins. C'est ainsi qu'il fonde l'Oeuvre du Livre du marin: il collecte ou achète des livres, crée des bibliothèques sur les bateaux. En 1934, il rejoint Toulon et la Maison de famille fondée à l'image de celle de Saint-Pierre. Elle fermera ses portes en 1972.


L'aumônier des Oeuvres de Mer (1912)

Collection Société de Secours et des Oeuvres de Mer


C'est à contrecoeur que le Frère Eugène rejoignit la maison de repos de l'Ordre, à Lorgues dans le Var, du fait d'une santé chancelante. Il ira même jusqu'à "fuguer" en 1939, reprenant pour un temps du service en cachette de sa hiérarchie. Il sera de retour à Lorgues en octobre 1940. Ayant dû promettre de ne plus s'occuper des marins qui lui étaient si chers, il va dès lors entretenir une abondante correspondance. Ne parlant plus guère et se déplaçant avec difficulté, il s'éteint le 3 octobre 1948. Il sera le premier à être enterré dans la chapelle qui se dresse au milieu de la pinède. 

A l'image des Pères Yves Hamon et Yvon, le frère Eugène Bergé a consacré sa vie aux forçats de l'océan et accompli la mission qui lui était confiée d'alléger les conditions matérielles et morales des marins. Peut-être son dévouement eût-il mérité meilleur hommage que cette modeste voie qui relie la rue Emile Letournel aux rue Déminiac et Père Palussière en arrière du groupe scolaire Henriette Bonin.

Les années 60 et 70 ont vu la plupart des foyers et dispensaires fermer en Métropole: Paimpol en 1961, Le Havre en 1970, Toulon en 1972. Seuls ont survécu les foyers d'Estienne d'Orves à Brest, transformé en maison de retraite pour les anciens marins à la fin des années 1980, mais fermé définitivement en 2012 et le Stella Maris à Saint-Pierre.


Le Stella Maris avant 1970  (12)


             Depuis le milieu des années 1980, des foyers ouvrent à nouveau pour accueillir  les marins du commerce, dont les conditions de vie et de travail n'ont rien à envier aux bagnards de la mer.

                                                Michel Le Carduner

                                                                                                        avril 2021



N.B. Nous tenons ici à adresser nos très vifs remerciements à Mme Elizabeth Conscience, de la Société de Secours et des Oeuvres de Mer, qui a bien voulu effectuer pour nous des recherches dans les archives des Oeuvres et qui nous a fourni la quasi totalité des photographies qui illustrent cette chronique. Nous avons respecté les légendes des photographies de ce fonds.

Notes

(1) On trouve aussi Berger. Nous avons fait le choix de l'orthographe à l'état civil.

(2)  Arrêté n° 119 du 21 août 1996.

(3) Association Pierre Loti à Paimpol : https://aplp22-officiel.fr/index.php/2018/03/21/pere-yves-hamon/

(4) Robert de Loture, Les sept navires-hôpitaux de la Société des Oeuvres de Mer 1896-1939,  Société des Oeuvres de Mer: bulletin annuel 1960.

(5) Collection de la Société des Oeuvres de Mer, carte postale éditée à l'occasion du centenaire    de la Société des Oeuvres de Mer par le Musée des Terre-Neuvas, Fécamp, 1974. Prêt Jean-Louis Légasse.

(6) Bulletin des Oeuvres de Mer, n° 20, 1er janvier 1920, pp.45-46.

(7) ibidem, page 30.

(8)  Bulletin des Oeuvres de Mer, n° 24, 1er janvier 1924, page 17.

(9) On peut consulter Terre-Neuva en ligne sur le site du Musée de l'Arche à l'adresse suivante : https://www.arche-musee-et-archives.net/fr/71-presse-locale.html#c2/9

(10) Bulletin des Oeuvres de Mer, n° 22, 1er janvier 1922, pp. 48-49.

(11) Source:  https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_Montyon

(12) Photo Javier de Aramburu y sagarzazu publication André Lafargue, Facebook, Retrouver tous documents sur Saint-Pierre et Miquelon, 22 janvier 2017.

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